Il y a trĂšs longtemps, lorsque le Ciel et la Terre se partageaient encore clairement les tĂąches, le calendrier nâĂ©tait pas seulement une affaire dâhommes. Les saisons avaient leurs gardiens.
Quand lâautomne arrivait Ă sa fin, que le souffle du Yang sâaffaiblissait et que le Yin commençait Ă sâinstaller, une divinitĂ© particuliĂšre quittait le firmament.
On lâappelait « QingnĂŒ (é愳) », la Dame de Jade du Ciel Azur, ou simplement la DĂ©esse du Givre.
Le « Huainanzi » raconte : « Lorsquâarrivent les trois mois dâautomne, le souffle de la terre ne se cache plus⊠alors QingnĂŒ apparaĂźt pour faire descendre le givre et la neige. »
QingnĂŒ nâĂ©tait pas une dĂ©esse de la destruction.
Elle était celle qui refermait doucement le rideau.
Chaque année, vers le 23 octobre, elle descendait sur le sommet de la montagne Qingyao. Là , elle prenait sa cithare à sept cordes.
Les notes, claires et froides comme du cristal, sâĂ©levaient dans lâair.
Et sous ses doigts, la rosée se transformait en givre.
Une fine poussiÚre blanche se posait sur les herbes, les toits, les derniÚres feuilles encore accrochées.
Les insectes, entendant la musique, sâenfouissaient dans la terre.
Les plantes jaunaissaient et se dépouillaient.
MĂȘme les chacals, dit-on, arrĂȘtaient de chasser pour aligner leurs proies comme des offrandes, respectueux de ce moment de passage.
Câest ainsi que naquit le nom « Shuang Jiang – éé », la « Descente du Givre ». Non pas parce que le givre tombait du ciel comme une pluie, mais parce que QingnĂŒ le faisait descendre, dĂ©licatement, comme un voile.
Plus tard, les hommes ajoutĂšrent leurs propres histoires.
Lâune des plus connues parle dâun jeune mendiant du nom de « Zhu Yuanzhang ». Un jour de Shuang Jiang, affamĂ© et Ă bout de forces, il sâĂ©croula au pied dâun vieux plaqueminier encore chargĂ© de kakis orange.
Ces fruits, que le givre venait de rendre doux, lui sauvĂšrent la vie.
Des annĂ©es plus tard, devenu empereur fondateur de la dynastie Ming, il retourna devant cet arbre, lui drapa son manteau impĂ©rial et le nomma « Ling Shuang Hou » – « le Marquis qui dĂ©fie le Givre ».
Depuis ce jour, on mange des kakis Ă Shuang Jiang : pour se souvenir que mĂȘme sous le froid, quelque chose peut encore nourrir et sauver.
Il existe aussi une version plus populaire, presque grivoise :
« Shuang Jiang » sonnerait comme « double obstination ».
On raconte que la femme du Roi-Dragon et sa belle-fille, toutes deux dâun caractĂšre de cochon, se disputaient chaque annĂ©e Ă cette pĂ©riode.
Ni lâune ni lâautre ne voulait cĂ©der.
Les dragons mùles soupiraient : « Encore la double obstination⊠» Et le nom resta.
Mais au fond, la vraie lĂ©gende de Shuang Jiang, câest celle de QingnĂŒ.
Chaque année, elle revient.
Elle pose son givre comme une main légÚre sur le monde.
Elle murmure aux hommes : « Le temps de sâagiter est fini. Rentrez vos rĂ©coltes. Nourrissez votre corps. Laissez le Yin sâinstaller. Lâhiver vient. »
Et pendant quinze jours, entre la derniĂšre chaleur de lâautomne et le premier vrai froid de lâhiver, la nature entiĂšre semble retenir son souffle⊠en attendant que la dĂ©esse range sa cithare et remonte au ciel.
VoilĂ pourquoi, encore aujourdâhui, quand le givre apparaĂźt, on dit simplement :
« Shuang Jiang est arrivé. »

